• Ingrid- une femme livre

Empathie avec un grand méchant manipulateur. Je suis la blonde.


(à la demande explicite d’Eric Emmanuel Schmidt, je vous livre une tartine d’empathie avec un personnage que je n’aime pas… il paraît que c’est pas très réussi 😉 – qu’en pensez vous ?)

Il rentre chez lui. Il peste sur sa journée pourrie. Il vient de relier Bruxelles à Cologne en 2h12, montre en main. Un record. Et pourtant, il ne se souvient de rien. Il n’a pas regardé la route. Le paysage a défilé dans l’ordre habituel, comme un écran de veille sur son pare-brise. Trop occupé à se débattre dans cette frénésie mentale. Comment canaliser cette fureur ? Il pensait que son voyage servirait de sas. Qu’il pourrait laisser ses idées noires de l’autre côté de la frontière. Il pensait rentrer dans son havre de paix une fois sur le sol allemand. Mais il devait bien se rendre à l’évidence, il ne démordait pas. Comment cette fille pouvait-elle être aussi prétentieuse ? On lui offrait une opportunité en or… elle devait juste fournir un petit effort… et elle en voulait toujours plus. On lui demandait juste d’écrire une offre, ce qui n’est pas bien compliqué. Encore une blonde…

Il retrouve son appartement bien ordonné, comme il l’a laissé. Rien n’est au hasard. Les choses attendent son retour, bien rangées. C’est l’avantage de la solitude. Personne ne vient mélanger son quotidien. Et le week-end pourrait commencer… si seulement il parvenait à laisser filer sa mauvaise journée. Oui mais voilà, il n’y parvient pas.

Il fait le tour des pièces, pour choisir où il va se poser. Il choisit la cuisine. Sort le petit tabouret de dessous le bar. Attrape une bière fraîche dans le frigo. Contemple un instant la mousse épaisse qui rase le bord du verre, avant d’y plonger ses lèvres. Il a choisi une bière ambrée. Ce sont ses préférées.

Le problème, ce n’est pas le contrat qu’on risque de louper à cause de cette nana incompétente. De toute façon, soyons honnête, même s’il a essayé de faire croire à tout le monde qu’il maitrisait le processus – on est toujours un peu dernière minute dans ce secteur- il semble assez clair que sa boite a zéro chance de gagner ce projet, étant donné la concurrence. Le vrai souci, c’est qu’il est tout nouveau dans la boite, et il voulait en profiter pour impressionner le patron et réaliser l’impossible… c’est-à-dire trouver une équipe et écrire une offre de 150 pages en une semaine, alors que la plupart des concurrents utilisent les 50 jours impartis. Et à partir de là, tout est possible ! Il aurait été connu dans toute la boite comme le champion qui rédige des offres plus vite que son ombre… l’homme irrésistible, capable de l’impossible. Et donc cette nana vient tout gâcher. Non seulement elle n’a pas fourni ce qu’il lui avait demandé en temps et en heures, mais en plus, elle s’est permise de le traiter de manipulateur en copiant toute l’équipe ! Comment allait-il pouvoir récupérer sa réputation ?

Cette fille lui fait drôlement penser à une autre fille. L’une est blonde, l’autre était brune. Dix ans séparent ces deux rencontres. Mais elles ont en commun ce côté perfide et cette capacité à ruiner son avenir. Il avait rencontré Carla dans un bar, à Cusco en 2008. Il savourait une improbable bière brune à la tombée du jour, en se déposant enfin après un long treck dans les montagnes. Son esprit était clair, son teint bronzé. La vie était belle. Il avait décidé de prendre quelques mois pour voyager avant de se lancer dans la vie professionnelle. La conversation avec Carla était fluide et il avait senti quelque-chose fondre en lui. Comme si son armure avait laissé entrer un peu de lumière. Un rayon de chaleur avait touché son âme de loup solitaire. Carla était joyeuse, pétillante. Elle avait une figure rebondie et rieuse, un nez entouré de grains de beauté. Son visage était encadré par deux tresses brunes. Ses cheveux étaient brillants et épais. Elle portait un chemiser blanc avec quelques broderies autour du cou et un pendentif en forme de soleil lové entre ses deux seins. C’était la fin de la journée et le soleil s’écrasait à l’horizon en inondant le paysage d’or. La suite avait été comme la route entre Cologne et Bruxelles. Ils avaient continué la soirée ensemble. Et comme ils ne se décidaient pas à se quitter, elle l’avait suivi dans son auberge. Par chance, son lit simple n’était pas trop étroit. Ils avaient fait l’amour. Il était loin de se douter que ce serait la dernière fois qu’il se laisserait aller avec autant d’insouciance dans les bras d’une femme. Carla avait un corps doux et moelleux. Elle sentait bon, un mélange d’herbes, de citron.

Le lendemain matin, le paysage avait changé de couleur. Le soleil avait repeint en blanc lumière la mini chambre. Il avait déjà pris sa douche quand Carla ouvrit les yeux. La vibration avait changé. Il était prêt à continuer sa route. La faille de son armure s’était refermée. Il avait replié son âme et rangé son cœur à nouveau en sécurité. Carla parut légèrement surprise en constatant la transformation subtile qui s’était opérée pendant la douche. Elle se leva, enfila son chemisier blanc et comprit qu’elle devait partir. De toute façon, quelle sorte de destin pouvait-elle bien espérer avec cet homme espagnol, elle qui était péruvienne et attachée à son pays ? Et elle sortit de sa vie sans faire de vagues.

Il allait descendre au café du coin, commander un café latté en guise de petit déjeuner, quand il s’aperçut qu’elle avait oublié une petite sacoche en tissus. Il ne savait rien d’elle, à part son prénom. Mais loin de lui l’idée de garder ce souvenir encombrant. Et puis ce petit sac contenait peut-être des papiers importants. Bref, il fit un crochet pour déposer le sac au bar où il l’avait rencontré la veille, en laissant son numéro de téléphone et son adresse email à l’intention de Carla. Un merci fait toujours plaisir.

Le merci ne vint jamais. Un mail par contre traversa les océans, huit mois plus tard. Un mail qu’il aurait ne jamais pu voir car il était arrivé dans ses « indésirables ». Mais il attendait avec impatience la réponse de l’université, alors il ne laissait rien au hasard.

Carla Velasca. C’était donc ça son nom de famille. Le mail ne faisait que quelques lignes. Elle lui annonçait que ce soir-là, elle était tombée enceinte et que leur fils allait naître le mois prochain.

Il avait lâché sa cuillère, incapable de placer dans son horizon mental cette nouvelle information. Dans un mois, il deviendrait donc papa. Il se sentait affublé des responsabilités d’un père sans pour autant éprouver la joie d’un papa. Comment se reconnaitre dans cet enfant qu’il n’avait pas projeté ? pas attendu ? Plus il tentait de digérer la nouvelle, plus il sentait la haine monter. Haine envers cette femme qui lui avait volé un spermatozoïde… et qui n’avait pas daigné le consulter pour prendre la décision de garder l’enfant. Haine envers toutes les femmes, toujours tellement promptes à trahir et à mentir.

Oh, je sais… vous allez maintenant me demander de vous parler de sa mère.

Alors j’hésite… entre… sa mère est morte quand il était tout petit et son père s’est remarié avec une femme sévère, qui ne le choyait pas beaucoup. Et pourtant, il ne lui en voulait pas. Grâce à elle, il était devenu ce garçon déterminé et solide. Il pouvait encaisser les coups durs de la vie sans s’écrouler, tellement habitué à résister à la tempête.

Ou alors… sa mère était une femme douce et généreuse. Elle avait travaillé dur pour pouvoir subvenir à ses besoins en l’absence d’un père. Et pourtant, il lui en voulait énormément. Il la tenait responsable du fait que son père les ait quittés ! Si seulement elle avait été un peu plus femme, un peu plus désirable, un rien moins mère… l’homme ne serait pas parti poursuivre ses rêves de jouvence avec sa secrétaire, les abandonnant lui, son frère et sa mère. La haine qu’il aurait dû nourrir envers son père s’était retournée contre sa mère. De toute façon, il ne restait plus qu’elle. Les journaux lui avaient appris qu’un homme de l’âge de son père était décédé en sautant en parachute deux années après son départ et la photo avait confirmé qu’il s’agissait bien de son géniteur.

Bref, dans les deux cas, une rage qui grondait sous cape. Une haine destinée aux femmes. Même si rien ne lui rendra son spermatozoïde volé. Il ne se passait pas un jour sans qu’il pense à ce pauvre enfant sans père, âgé de 10 ans maintenant. Ce pauvre gosse n’avait rien demandé, et cette femme inconsciente qui avait pris la liberté de le faire naitre et grandir sans père.

Et le voilà, dans son appartement vide. Même pas un chat. De toute façon, il voyage trop. Il s’est tellement juré qu’on ne l’y reprendrait plus qu’il a dressé une barrière encore plus grande entre lui et les femmes, entre lui et l’amour. Heureusement, professionnellement, ça va plutôt bien. Son job, c’est son carburant. Mais là comme ailleurs, il tient à maitriser la situation. Ne plus laisser filer un détail aussi petit qu’un spermatozoïde et se gâcher la vie pour les dizaines d’années à venir.

Il est connu pour son sens des détails et sa manière ferme de gérer les gens. Au début, l’approche est conviviale. Et peut le rester tant que son interlocuteur reste conscient que c’est lui le chef. Mais dès qu’il a la sensation de perdre le contrôle, il monte en puissance et use tous les moyens pour réaffirmer sa force. Comme il rêverait de l’avoir fait dix ans plus tôt à Cusco.

Il décide de bouger au salon. Il s’affale dans son canapé en cuir blanc. Le blanc chez lui, c’est une obsession. Chez lui, presque tout est blanc. Les murs, les fauteuils, les chaises, la cuisine. Il ne peut cependant pas se laisser totalement aller car son cours de saxophone commence dans une heure à peine. Juste le temps de prendre une douche et de troquer sa chemise pour un tee shirt sans manches, qui laissera apparaitre son tatouage en forme de scorpion. Il admire cet animal pour sa force et sa persévérance. (à suivre…)

Et si vous voulez le début de l’histoire : https://www.page22.be/blog-1/le-grand-méchant-manipulateur

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