• Ingrid- une femme livre

J’ai pas volé un deuxième café !

Je pense qu’il va me falloir un deuxième café. Mon esprit refuse de réintégrer mon corps. Malgré mes invitations à coup de méditation et autres techniques énergétiques. Il reste éparpillé partout dans l’espace de ce nouvel univers américain. Fragmenté. Perdu dans un dédalle de suppositions et de scénarios.

J’ai voyagé dans tellement d’endroits. Pris des risques, souvent sans le savoir. Comme me promener à pied ou prendre le matatu à Nairobi. Comme escalader la face Nord d’un volcan au Guatemala pendant que ceux de la face Sud se faisaient dépouiller par un gang. Comme aller diner au resto chinois à Port Moresbi et promettre à mon taxi driver – armé jusqu’aux dents- de ne plus quitter mon hôtel une fois la nuit tombée. J’ai aussi atterri dans un micro avion à l’aéroport de Goma – euh, enfin, sur la piste coupée en deux par la lave – au moment précis où des grappes de militaires rwandais le prenaient d’assaut et enfournaient des colliers de munitions dans de grosses kalachnikovs… j’ai continué à travailler pendant que ça pétaradait autours de mon bureau à Kinshasa. J’ai offert une bière à des militaires déjà complètement drogués pour qu’ils nous laissent traverser un pont dans une campagne congolaise. Je me rappelle encore le bruit des battements de mon cœur lorsque je me suis retrouvée à mater des gros barracudas d’un peu trop près après avoir accepté une invitation à aller pêcher sur une ile au Mexique. J’ai été en Corée du Nord, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, au Tchad…

Avec toujours cette impression qu’il ne pouvait rien m’arriver et que je passerais entre les goutes.

Et puis il y a eu hier.

Hier, je me suis levée plus tôt que d’habitude. J’ai tiré ma fille du lit à 6h du matin. L’année scolaire est bientôt finie mais sa fatigue a atteint un niveau assez critique. On a rejoint tous les navetteurs dans le train train quotidien, direction Bruxelles. On a escaladé les grands escaliers de la gare de Boondael. Pris le bus 41. Elle avec son cartable et ses basquettes, moi avec ma valise et mes orteils colorés. J’ai souris en regardant tous ces pélerins du quotidien. Qui pourrait se douter que ce soir, je dormirais à downtonw L.A. ? Après l’avoir déposée à l’école, j’ai repris le bus dans l’autre sens, le métro et puis me suis engouffrée dans un TGV direction Paris CDG, ce qui m’a permis de terminer ma nuit. Air France m’a filé ma carte d’embarquement. J’ai dû un peu ruser pour que mon bagage à main passe le test des 12 kilos – mais après avoir enfilé toutes mes chaussettes et mis mon dentifrice dans ma poche, c’est passé – et hop, direction le ciel, coincée siège du milieu, rangée du milieu, dans un avion bondé. Et de ciel en ciel, et de sieste en sieste, je me suis retrouvée au Canada. Long time not see. Cavalcade pour rejoindre l’avion suivant – ils n’ont pas franchement facilité le business de la correspondance en Amérique du Nord… et puis je dois déjà être de la génération d’avant, mais il faut un fluide spécial pour s’entendre avec toutes ces machines qui prennent nos empruntes, scannent nos passeports et puis délivrent des tickets qui permettent de progresser davantage. Allez, juste à temps pour sauter dans le dernier avion, entre Toronto et LA. 4h59de vol annonce l’hôtesse. Ah oui ? quand même ? Bon, ben si c’est comme ça, je me rendors. Personne à ma gauche, personne à ma droite. Je range mon petit sac dans mon grand. Et je m’étale sur les trois sièges. Le temps se décale au fur et à mesure que j’avance. La journée n’en finit plus. Los Angeles arrive enfin. 21 heures, heure locale. En route avec UBER vers mon AIRBNB à Korea Town. Kate m’a donné une liste de codes et de mots de passe pour ouvrir la boite qui donne la clé qui ouvre la grille. Ensuite le code de la porte, la clé de la chambre, le numéro de la salle de bain, l’endroit de l’interrupteur… Par chance mon hôte est là pour m’accueillir et me faciliter l’entrée dans la forteresse. Dans un dernier effort cérébral, j’aligne les phrases poliment, pose mes trucs sur le bureau, sors mon téléphone pour encoder le wifi. « Demain il y aura d’autres guests mais ce soir vous êtes seule dans l’appart… ». Très bien. Ainsi soit-il. Et elle s’en va. Après m’avoir envoyé quelques trucs à visiter. Il est 22h25 quand je reçois son dernier message. En fait, je suis à la toilette. Heureuse de cette détente intestinale après ce long voyage et avant de plonger dans mon lit.

Tap, tap, tap… j’entends des petits pas dans le couloir. « Tiens, je pensais être seule… ». Je ne me méfie pas plus que cela. Je termine ce que j’étais occupée à faire. Et puis je rejoins ma chambre. Par réflexe, je vérifie mon sac… et là, bam… mes euros ont disparu. Plus rien. Nada. Zéro. Vide. Il est 22h43. J’envoie des messages paniqués à Kate, mon hôte. Tout en me demandant si ce n’était pas elle… d’où venaient ces petits pas ? Et là, je n’arrive plus à réfléchir. Qui sont les bons, qui sont les méchants ? à qui demander de l’aide et de qui se méfier ? Je l’appelle à la rescousse. Elle embarque sa sœur, débauche son voisin japonais. Tous explorent l’appartement, les recoins, à la recherche d’un malotru mal intentionné. Dois-je me méfier ? Vont-ils sortir un grand couteau de cuisine et me couper en morceaux ? Comme d’hab, je n’ai dit à personne où j’allais. Je me réjouissais même de ce moment précieux où je n’appartiendrais qu’à moi-même. J’adore disparaitre des radars. Et choisir à chaque pas la direction à prendre. Me laisser surprendre. Trainer, accélérer. Rien. Juste suivre mon inspiration. Seule au milieu d’une foule inconnue. Boire des cafés, écrire, explorer. Ou rester au lit et rêver. M’offrir cette ivresse que me procure ce sentiment de liberté totale.

Il est minuit en Californie. Ça fait au moins 24 heures que je suis en route. A part mon portefeuille qui est ouvert et vide – et je n’ose pas vous avouer le montant envolé… - tous mes bagages sont encore bien ficelés. Je cherche une alternative, un autre logement… à cette heure, dans une ville totalement inconnue… et avec un budget drastiquement réduit… mon cerveau patine.

La sœur de Kate me fait un thé pendant qu’on appelle la police, le voisin japonais rentre chez lui. Un premier officier débarque, avec son gun, son teaser et tout son attirail accroché à sa ceinture. Il pose des questions. Prend des notes. Visite l’appartement. Il est sympa. Semble comprendre. Ecoute. Un deuxième officier arrive. Plus pragmatique. Il nous sépare. Repose des questions. C’est mon premier tête à tête avec des vrais officiers américains. Je n’en n’avais jamais vu d’aussi près.

« Quand est-ce la dernière fois que vous avez vérifié que l’argent se trouvait dans votre sac ? » Euh ? je l’y ai mis… j’ai payé à Paris… « Avez-vous laissé votre sac seul ? » - ben non, enfin, juste pour aller aux toilettes 5 minutes dans l’avion…

Il immisce des doutes dans ma tête. Je ne sais même plus comment je m’appelle. Et si c’était mon voisin dans l’avion ? je me rappelle me sentir assez mal dans l’avion. Et me demander d’où me venait ce sentiment négatif alors que j’étais en route vers une super conférence à Josua Tree. Je regardais un film poignant « le facteur cheval » et sa fille adorée venait de mourir. Cela devait expliquer mon malaise. A moins que… ? mon système sensible aurait-il repéré un mauvais radar ? C’est chouette d’avoir un système sensible comme le mien, mais le décodeur n’est pas encore parfaitement au point…

« et les petits pas entendus dans le couloir alors ? »

Ma tête se perd en conjectures. Je repasse le film de mon voyage en boucle. Je fais des hypothèses. Kate propose de déménager dans le bâtiment d’à coté, où elle a aussi des chambres. Ok, on bouge. Elle va dormir là également, dans la chambre d’à côté. Ok, merci. Je fais coulisser l’armoire devant la porte – au moins si quelqu’un essaie d’entrer, ça fera du bruit, je m’affale sur le lit – trop mou à mon goût – j’ajuste l’oreiller – super trop mou aussi- et je me mets à compter des moutons fluo sur fond de paysage stroboscope en attendant que mon esprit survolté lâche l’affaire et laisse mon âme voguer vers de meilleurs rêves.

Je me réveille avec un mal de crâne monumental. Résidu du stress de la veille accumulé dans mes tempes. Dans mes 12 kilos de valise, j’ai heureusement emporté deux daffalgans, je m’auto-prescris une double dose de méditation. Je laisse la voix d’un inspiré quelconque sur youtube me guider dans un voyage de lâcher prise et puis je m’emporte vers le premier coffee shop qui par bonheur s’appelle « l’alchimiste ». Et me voilà, avec mon deuxième café, à philosopher sur ce qui s’est passé.

Bizarrement, j’ai un sentiment de luxe. Et si c’était ça le luxe ? se faire dépouiller et savoir que je peux encore m’offrir un café ? Savoir que l’argent reviendra. S’offrir le bonheur de lâcher – merci le café – après quelques heures seulement. Choisir la confiance. En contraste avec celui qui pense être obligé de dépouiller un autre, qui ne croit pas en ses capacités de créer sa propre richesse…

Et si je devais dire plus merci pour ce qui est là et qui ne coûte rien ? la présence des autres, leur soutien.

Et si dans ces moments de solitude, j’avais aussi rencontré la valeur du lien, de la présence ?

Et si cette disparition de mes biens mettait en lumière bien d’autres choses avec lesquelles je ne vais pas vous saouler – sauf si vous en redemandez ;).

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Ingrid Beauve

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