• Ingrid- une femme livre

Le grand méchant manipulateur

Je me fige, la bouche ouverte, mon sandwich en main... prête à engloutir la bouchée suivante. Je ne me rappelle pas avoir mangé un aussi bon sandwich depuis longtemps. La vue est belle, depuis ce 13ème étage tout vitré de l'avenue Louise. Mais là, tout à coup, une petite sonnette d'alarme vient de retentir dans ma tête. Il faut trouver un moyen de sortir d'ici. Tous les occupants de la pièce ont les yeux rivés sur moi...

"donc, tu es notre seule chance, Ingrid, on compte sur toi!"...

J'hésite à bredouiller une réponse ambigüe. Je remastique une bouchée, histoire de gagner un peu de temps pour réfléchir. Malheur. Rien ne vient... Je change donc ma réponse en une série d'autres questions. Les réponses ne font qu'accroitre mon désarroi. Toute cette histoire a commencé dix jours plus tôt. Lors d'une petite ballade sur Linkedin, je tombe nez à nez avec un job qui a l'air parfait pour moi. J'envoie mon CV. et la boîte me tombe dessus. En fait, il ne s'agit pas vraiment d'un job... c'est plutôt une compétition pour décrocher un contrat pour un gros client. Ils me proposent un salaire ridicule pour le secteur car ils veulent gagner sur le prix... Je n'accepte que quand ils ont augmenté leur offre de 50%... et me voici donc "experte senior en formation" dans une équipe en papier de 9 personnes (trois principaux dont je fais partie, et six secondaires)...

Un petit coup de blush à mon CV pour mettre en lumière tous mes talents en la matière. C'est de bonne guerre. Je signe un papier qui dit que je suis disponible et exclusive. et en principe, le tour est joué.

dans chaque bon récit, il faut bien un méchant. C'est donc là qu'apparait le grand méchant loup. Appelons-le « GMM » - pour grand méchant manipulateur! Une fois le papier signé, le GMM m'envoie illico toute la documentation et par mail me somme d'écrire l'offre - bénévolement-, à remettre pour dans dix jours! Oh, j'aimerais bien GMM, mais 10 jours, c'est trop court - vous en aviez 50 - et puis j'ai déjà 4 jours de voyage prévus et plein de rdv dans mon agenda. GMM s'empresse de me contacter par téléphone et me fais un laïus pour me rappeler à quel point c'est mon rôle d'écrire cette offre, "tu as un rôle de senior, un rôle principal, c’est normal, c’est toujours comme ça... et ici aussi tout le monde est très occupé. c'est toi qui devrait être la plus motivée de gagner ce projet... c'est normal, c'est normal, c'est normal..." je reste sans voix. Interloquée. Aucun son ne sort. Je me sens comme une petite fille coincée dans un coin par la bande des grands. J'ai très envie de dire "désolée, on s'est mal compris... à l'impossible nul n'est tenu... je ne suis pas intéressée dans ces conditions..." Je rédige un mail en ce sens... et puis je ne l'envoie pas. Parce-que j'ai signé ce papier. Ils comptent sur moi. Je me suis engagée. Et l'engagement, c'est important. Alors, au lieu de dormir, je me mets à écrire. J'écris pendant deux nuits. vu que me journées sont déjà remplies d'enfants et de RDV. Et j'envoie fièrement le résultat de ma production au GM avant de partir en voyage. Dans l'avion, j'écris encore, mon enfant endormi sur un genou, le pc portable sur l'autre. Je pense, je réfléchis, j'articule et je formule. J'ai déjà écrit des offres et des propositions, mais jamais comme ça. Ça commençait toujours par un feu d'artifices d'idées qui fusaient de toutes les têtes rassemblées... on faisait des dessins... on envoyait nos dessins à un graphiste... On lisait, on relisait, on complétait, on débattait. Et puis j'étais rémunérée pour le faire. "A cause de ton voyage, on a dû reporter la réunion jusqu’au 29, m'annonce GMM, alors s'il te plait, ne retarde pas davantage le processus". Atterrissage le 28 à minuit, récupérer la voiture, trainer l'enfant dans la nuit congelée, l'amener à l'aube à l'école car son père est en voyage. Oublier son gâteau d'anniversaire #mauvaisemère et se précipiter le lendemain, après la réunion du matin, rencontrer GMM en vrai avenue Louise. Il m'envoie un message pour m'informer qu'il y aura des sandwichs. GMM peut parfois être très attentionné. Je me rends au 13ème... L'expert chef de projet - l'expert nr1 - n'est pas là, il a dû repartir précipitamment en Thaïlande. On n'entendra plus parler de lui. J'apprendrais par la suite qu'il a refusé d'écrire l'offre gratuitement... ah bon ? L'expert 2 est bien présent, avec son large sourire. Et c'est avec ce même sourire qu'il nous annonce sans vergogne "oh, vous savez, moi, les projets, je sais les gérer... mais faut pas me demander de les écrire! et puis je n'y connais rien à ces choses-là". Ok... de ce côté, c'est mort aussi. Et puis il y a moi, l'expert 3. Et il y a GMM. qui me dit "Ingrid, YOU NEED TO FINISSS THIS OFFER" (Ingrid, tu dois finir cette offre – en anglais avec un accent espagnol) ! Et c'est là que j'ai failli m'étouffer avec mon sandwich, ce qui en fait m'aurait arrangé pour en finir avec ce mauvais film. Une jolie sortie en hélico depuis le 13ème étage... ç'aurait été une fin un rien plus glorieuse... que la dégringolade qui allait suivre. Donc, entre deux bouchées, je balance les questions: "avez-vous quelqu'un qui peut m'aider pour la partie informatique? - réponse: Non, enfin, on connait quelqu'un mais il ne parle que espagnol". Hum... "avez-vous de l'aide de vos partenaires, peuvent-ils contribuer? - réponse: Non, aucune aide à attendre de ce côté". GMM lui même parle un anglais assez approximatif et se réjouit du Brexit, car l'anglais, c'est bientôt fini... "Avez-vous un modèle? déjà écrit ce genre d'offre?". "Non, rien à partager avec toi en la matière, désolé." Et puis GMM me désigne du doigt sa toute petite collègue qui vient de naître au monde professionnel, et m'annonce que elle - appelons-là Miss B, est disponible pour m'aider. C'était sans compter le décès de sa grand-mère dès le lendemain. Au-revoir Miss B.

Une fois ce bon sandwich achevé, je propose qu'on mette fin à cette réunion, d'ailleurs, expert 2 était en train de me montrer la photo de ses enfants- qu'il était impatient d'aller chercher à la sortie de l'école - et je reprends ma route, remplie de doutes et de perplexité.

La nuit tombée, les enfants couchés, je saisis mon crayon et me mets à dessiner mon programme. en essayant de le ré-inventer. de créer du temps. En poussant ceci, en reportant cela, et si en plus j'emprunte encore un peu de temps à mon sommeil... alors je peux peut-être y ajouter 5 jours. J'écris à GMM et lui propose de me payer les jours passés et les jours à venir. et que du coup, je suis d'accord d'y mettre toute la gomme. Sauf que GMM feint la crise cardiaque, et me dit, dans un dernier souffle, qu'il peut me payer 1 jour. ONE DAY. Allooo??? J'en demande 7... Magnanime, il m'octroie généreusement DEUX jours. en me demandant de ne pas lui compliquer la vie. stp. commence à bosser tout de suite. je te paie de ma poche si tu veux... blablabla.

Oh, je sais... j'aurais dû fuir. Et en fait, j’ai essayé. Je lui ai dit : « ça ne m'intéresse pas, trouve quelqu’un d’autre ». et il m'a dit "Ingrid, tu profites de la situation, c'est du chantage".. alors, malgré les bons conseils de tous mes amis qui m'ont dit "barre-toi de là, c'est bancal"... j'ai dit "ok, je vais faire de mon mieux pour avancer en deux jours". Et je me suis mise à bosser, à chercher, à pondre, et à produire. Le tout, en anglais. Les habitants de ma maison me regardaient avec perplexité. « Maman ne joue plus, ne mange plus ».

Même ma petite voix semblait perplexe : -"Ingrid? pourquoi tu fais ça?". -"parce-que je me suis engagée, je ne peux pas les laisser tomber". - "Ingrid, tu as envie de ce job?". - "non, je n'en n'ai plus envie du tout." - "alors pourquoi tu fais ça?". - "parce que je me suis engagée, je ne peux pas les laisser tomber". Très consciente du piège dans lequel j'étais tombée. - "Ingrid, est-ce que tu fais ça pour l'argent?" – - "ben non, les deux jours sont dépassés depuis longtemps".

Et en même temps, chaque soir, j’y mettais le meilleur de moi-même. Et chaque nuit, à 3h du matin, j'envoie à GMM le fruit de mon travail. en lui demandant de compléter et de contribuer. Et à chaque réveil m’attendait la même réponse: "désolé, c'est à toi de le faire, mon style est différent du tien".. Ou une autre fois "j'aime ton style et les graphiques" et une autre fois "je ne suis pas satisfait"... sans plus d'explications.

Le dimanche, ma maison s’est vue envahie d'une dizaine de bambins pour fêter les 4 ans de mon petit blond. Ce à quoi s’est ajoutée la famille pour le brunch. Et moi dans tout ça, en train d’essayer de rester ancrée entre deux SMS de GMM me sommant de finir au plus vite et d’envoyer le document de toute urgence ! C'était devenu un cauchemar.

Nez bouché, gorge qui gratte, tête lourde. J’étais en train de tomber malade. Dimanche soir, après avoir effacé les traces du festin et celles des bambins, je m’y remets. jusqu'à 3h du mat. Vivement lundi midi. c'est l'heure à laquelle c'est fini. L'offre étant à remettre pour mardi 16h – et il faut au moins 24h pour la relire et l’imprimer. j'envoie ma dernière production. J’aurais finalement tout écrit. J'ai fait des recherches, téléphoné à mon amie qui s'y connait en communication... je suis assez fière du résultat. Mais soyons honnête... qui suis-je pour produire en vase clos un document sensé refléter l'expertise de 9 personnes? - qui ne m'ont jamais donné leurs idées ni leur avis... et ce, en 3 jours alors d’habitude on y passe 20-30 jours de manière collaborative…

Je sens une vague de soulagement poindre à l'horizon. Je passe la journée au lit. je suis épuisée. malade. mon téléphone sonne. je ne peux plus voir son nom en peinture. J’ai envie de jeter mon téléphone par la fenêtre. Il dit qu'il va m'envoyer quelque chose. Lundi, il est 18h. je reçois une offre pour un autre projet. et son injonction préférée: "il faut que tu travailles encore, ce n'est pas assez bien" - sans jamais de commentaire précis... Ton travail doit ressembler à l'offre que je viens de t'envoyer.

Je rentre chez moi. d'abord les enfants. Et puis j'essaie de m’asseoir devant l'ordi. j'ouvre l'offre "modèle". elle fait plus de 100 pages. il reste exactement 19 heures avant la remise de notre dossier ficelé et imprimé en trois exemplaires. Comment est-ce possible? Je relis notre document. je finalise 2-3 trucs. Et puis je m’effondre dans mon lit, incapable d'y passer une nouvelle fois la moitié de la nuit.

Le matin, un message paniqué de GMM me demande où est ma dernière version. Je l'envoie. Il me dit "ce n'est pas assez bien". Je réponds que c’est ce que je peux faire de mieux, mais surtout que je ne veux plus jamais travailler avec lui, ni sur ce projet, ni maintenant, ni plus tard. Ouf, il vaut mieux tard que jamais, n’est-ce pas ?

Il me répond qu'il est très déçu de mon travail, qu'il pensait que j'étais une experte et que je savais ce qu'était une bonne offre et que dans ces conditions-là, il ne va pas me payer les deux jours prévus. Allez, on s'y attendait hein ;) – et puis entre nous, c’est bien pratique d’avoir quelqu’un sur qui taper pour maquiller sa mauvaise gestion du processus et une écriture aussi tardive…

Mais là où j'ai de la chance... c'est que je vais appeler cela une leçon. et que à l'avenir, je vais apprendre à m'engager vis-à-vis de moi-même d'abord. et à me sentir libre de défaire des engagements si ils ne sont pas sains, honnêtes et équitables.

Là où j'ai de la chance, c'est que je n'ai aucun doute quant à la qualité de mon travail. Et quant à ma capacité à conceptualiser et à écrire une offre. je peux même exceller. Oh, la maturité, ça a du bon.

Là où j’ai de la chance, c’est que j’ai visualisé ce grand cordon rouge-diable qui nous unissait, j’ai pris mes grands ciseaux de lumière et j’ai tranché ce lien vigoureusement. Après quoi, l’univers a gobé GMM dans une sorte de syphon, un peu comme on tire la chasse dans un avion… et GMM est parti loiiiiiin de mon horizon.

Là où j'ai de la chance, c'est qu’avant de partir, il a tout mis par écrit. et ça, c'est vraiment pas de chance pour lui ;) car cet épuisant épisode m'aura au moins appris à mettre mes limites, et je vais commencer tout de suite.

Et où j’ai encore plein de chance, c’est que je me suis dit que si je pouvais écrire des offres sérieuses pour un GMM jusqu'à pas d'heure... je pouvais aussi écrire des petites histoires qui font peur dans le noir... des histoires qui empêchent de dormir le soir... et vous raconter mes déboires au lieu d'aller les boire!

5/02/2019 Ingrid Beauve


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